La Nuit en tête
2000

pour violon, violoncelle, flûte, clarinette, piano percussion et soprano
durée 14 mn

« Les rumeurs de la nuit de carnaval s'éteignent, le carillon de la tour sonne six heures » nous dit Schumann. La Nuit en tête devait être un «nocturne», non pas nuit mais appréciation personnelle de la nuit, en tête ou entêtée, à la tête de ou dans la tête, image multiple et inattendue, un peu à la Char, fuyante encore dès que le compositeur tente d'en saisir l'idée. « Le projet était d'écrire cinq ou six mouvements brefs se développant indépendamment puis de les laisser s'enchevêtrer les uns dans les autres, l'oreille ne devant plus différencier les couleurs distinctives de chacun ».

La nuit en tête :sans doute faut-il entendre ce titre, non pas comme la transcription a posteriori d'une nuit imaginaire, programmée et calculée de tête dans ses effets, mais plutôt comme la nomination étonnée de ce qui s'est écrit, là, en tâtonnant du bout des doigts et depuis le corps à corps de l'écriture, dans un entêtement qui n'a rien à voir avec un volontarisme conscient. Il faut l'entendre au sens où l'on dit aussi d'une mélodie qu'elle est entêtante, ou entêtée : insistante, obsédante, comme une douleur lancinante dans le corps.

La nuit en tête, ce sont, selon les mots de Georges Aperghis1 ,des « agglomérats de sensations » : « jeux d'enfants », « processions nocturnes », « états d'âme furtifs ». Et ces agglomérats sont mobiles (« comme des sables mouvants »), portés par une harmonie elle-même « glissante » entre des « accords connus » et des quarts-de-ton qui lui confèrent d'étranges irisations2 . C'est, dit-il encore, l'inscription d'une intense « énergie », d'une « trépidation permanente, mais comme étouffée dans l'obscurité ».

Peter Szendy


1-Toutes les citations qui suivent, entre guillemets, renvoient à ses mots, notés à la hâte au cours d'une conversation le 22 janvier 2002.

2-De fait, ce sont pour lui les microintervalles qui fabriquent la luminosité - aussi faiblement nocturne soit-elle -, tandis que les accords identifiables restent « opaques »