Liebestod
1982

Créé le 22 janvier 1982 au Théâtre Municipal de Metz dans la mise en scène de Pierre Barrat sur un livret de Marie-Noëlle Rio d'après Bettina Brentano

 

Livret : Caroline Von Günderode : Un fragment apocalyptique

 

Je me tenais sur un haut de rocher dans la Méditerranée, et devant moi était l'orient, et derrière moi l'occident, et le vent reposait sur les eaux.

Le soleil alors s'enfonça, et il venait à peine de disparaître sous l'horizon, que déjà montait de nouveau le rouge de l'aube et, dans une hâte effrénée, sous la voûte du ciel, se chassaient le matin et le midi, et le soir et la nuit.

Avec stupéfaction je les voyais se ruer dans un cycle vertigineux; mais il n'y avait au rythme de mon pouls nulle accélération, de précipitation aucune au mouvement de mes pensées, et le temps poursuivait en moi son cours habituel; mais en dehors c'était une autre loi qui le faisait mouvoir.

J'eusse aimé me lancer dans les rougeurs du crépuscule ou me jeter dans le fond des ombres de la nuit, afin de me trouver emportée dans leur hâte et de ne vivre point avec une pareille lenteur ; mais à les voir ainsi et les guetter toujours, je fus si fatiguée que je m'assoupis.

Je vis alors un vaste océan devant moi, que ne bordait aucun rivage : ni au septentrion, ni au midi ; ni à l'orient ni à l'occident. Pas la moindre brise qui remuât les ondes, et pourtant cette mer immense était agitée dans ses profondeurs, émue comme par une fermentation intérieure.

Et maintes formes surgissaient, se levaient de la mer profonde, et des brumes en montaient qui devenaient nuages; et les nuages s'appesantissaient et venaient toucher, en de brusques éclairs, les ondes mères.

Et toujours de nouvelles et plus diverses formes surgissaient de la profondeur; mais un vertige me prenait, et une angoisse singulière : ma pensée se trouvait emportée ça et là, tel un flambeau sous un vent de tempête, jusqu'à l'extinction du souvenir.

Mais comme je m'éveillais de nouveau et commençais à reprendre conscience de moi-même, voici que j'ignorais combien longtemps j'avais dormi, et si c'était des siècles ou des minutes; car si j'avais bien eu des rêves confus et lourds, rien ne m'était arrivé cependant, qui eût pu me faire souvenir du temps.

Mais il y avait en moi un sentiment obscur, comme d'avoir reposé au sein de cette mer et d'en avoir surgi, semblablement aux autres formes. Je me faisais l'effet d'être une goutte de rosée et de me balancer joyeusement çà et là dans les airs ; ce m'était un bonheur que le soleil jouât sur moi et que me contemplassent les étoiles.

Sur les ailes plus rapides du vent, je me laissais emporter au loin; je me joignais aux rougeurs du couchant et aux septicolores gouttelettes de l'arc-en-ciel; avec mes compagnes de jeu, je venais me ranger autour de la lune alors qu'elle venait se cacher, et je suivais sa course.

Le passé, pour moi, se trouvait aboli ! Au seul présent j'appartenais. Néanmoins une nostalgie était en moi, qui ne connaissait pas l'objet de son désir, et toujours je cherchais, et jamais rien de ce que je trouvais n'était ce que j'avais cherché; en nostalgique je vagabondais par l'infini.

Puis il y eut une fois où je me rendis compte que tous les êtres qui étaient montés de la mer, de nouveau y revenaient et de nouveau s'y réengendraient en de nouvelles et diverses formes. La chose alors me surprit grandement car je n'avais moi-même conscience d'aucune fin. Je me pris à songer qu'aussi ma nostalgie pouvait bien être de faire retour à cette source de la vie.

Et tandis que je songeais à cela, dont j'avais le sentiment presque plus vif que celui de ma propre conscience, voici soudain que j'eus le coeur comme enserré et engourdi par un brouillard. Puis il s'évanouit bientôt : je n'étais plus moi-même, me semblait-il, tout en étant plus que jamais moi-même; et si je ne parvenais plus à trouver mes limites, si ma conscience les avait franchies, si elle était différente et plus grande, néanmoins et pourtant je me sentais en elle.

Libre, voici que je l'étais, des frontières étroites de mon individu; et cessant d'être une goutte isolée j'avais été rendue au tout que je possédais à mon tour; du tout j'avais la pensée, du tout j'avais le sentiment; dans l'océan j'étais une onde, et dans le soleil j'étais rayon, avec les astres la gravitation; en tout j'avais sentiment de moi-même, et en moi-même je jouissais de tout.

Or donc, celui qui a des oreilles pour entendre, qu'il entende ! Point n'est-ce deux, ni trois, ni mille, ni milliers, mais Un et Tout, voilà. Point de corps et esprit séparés, dont l'un serait au temps et l'autre à l'éternité, mais l'Un, voilà, qui est et qui s'appartient à soi-même, qui est le temps et l'éternité ensemble, et le visible et l'invisible, qui demeure dans le changement : une vie infinie.

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